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Rappeler l’Origine


Dans l’œil de l’Être,


il n’y a aucune loi taillée pour nos mains d’hommes.


Aucun catéchisme gravé dans la pierre du bien ou du mal.


Ces mots sont des chaussons d’enfant


aux pieds de l’infini.


L’Être ne condamne pas.


Il ne félicite pas.


Il soutient.


Il tient l’immense filet


où passent les hommes, les astres et les larmes,


un enchevêtrement de vies


comme des algues battues par des marées contraires.


Pendant que chaque incarnation crie


depuis sa crique étroite :


Moi. Maintenant. Pour moi.


Donne-moi la chaleur. Le pain. Le bonheur.


Lui écoute la mer entière.


Il répond à la houle,


pas à la vague.


J’ai mis du temps à l’entendre.


Des années à frapper le ciel


comme on cogne à une porte sourde.


À demander des signes,


des preuves,


un peu de feu pour moi seul.


Alors il ouvre des issues.


Des fentes dans la roche du temps.


Il engendre des émanations


comme on perce un barrage


pour que la vallée ne soit pas engloutie.


Non pour rassasier l’ego,


mais pour empêcher le ciel de se rompre.


Et là, quelque chose se retourne.


En toi.


En moi.


Je ne sais plus très bien où l’un finit,


où l’autre commence.


Tu comprends,


je comprends,


que le bonheur n’est pas une terre à conquérir,


mais la joie grave, presque douloureuse,


de sentir chaque fragment de Soi


Revenant à l’appel du foyer.


Chaque émotion accueillie


est une braise sauvée de la nuit.


Chaque larme vraie


rapatrie un éclat perdu


entre deux saisons,


deux vies,


peut-être deux siècles.


Tu ne marches pas vers l’Un.


Tu te rappelles.


Depuis des âges,


nous nous sommes éparpillés


comme du grain jeté hors du sillon.


Par peur de sentir.


Par peur de brûler.


Par peur de rester là,


simplement là,


avec ce qui fait mal.


À chaque refus de ce qui est,


un détour.


À chaque douleur jugée trop vaste,


un autre Moi envoyé au combat.


Jusqu’à l’épuisement.


Jusqu’au ras-le-sol de l’âme.


Et voici l’instant


tu le reconnais


où quelque chose de plus ancien que ta voix


murmure vibrant sous ta peau :


Assez.


Assez d’étendre le monde


pour éviter la plaie.


Assez de contourner le feu


en l’appelant souffrance.


Alors tu t’assieds.


Pas sur un trône.


 mais sur la cendre.


Je me suis assis dans mon propre brasier.


Pas par courage.


Par fatigue, d’abord.


Le courage est venu après,


quand j’ai compris


que le feu ne me tuait pas.


Tu pleures les enfants perdus


ceux du sang,


ceux de l’âme,


ceux d’avant la mémoire.


Tu pleures les amours dissoutes


comme des bateaux sans port.


Les corps brisés.


Les cris avalés par la nuit.


Tu ne demandes plus pourquoi.


Tu ne réclames plus de sens.


Tu laisses l’émotion


accomplir son office secret :


Rassembler.


Les images du monde


ne sont pas là pour nourrir ta colère.


Elles sont des miroirs rugueux,


placés exactement


là où ton cœur détourne le regard.


L’enfant sous la bombe,


l’enfant frappé sous les néons d’un magasin,


ce n’est pas l’étranger.


C’est le tien.


C’est le mien.


C’est celui que nous avons muré hors du temps,


et qui attend,


depuis des années,


qu’on l’entende pleurer sans raison.


Chaque émotion refusée


appelle une autre scène.


Chaque émotion traversée


referme une boucle.


Ce n’est pas la justice des hommes


qui guérit la terre,


mais le courage de ressentir


sans ériger des murailles.


Je n’ai pas de preuve.


Seulement ce que j’ai traversé.


Cette intuition têtue :


en pleurant les petites douleurs d’aujourd’hui,


la fatigue du matin,


la phrase qui blesse,


le corps qui vieillit,


nous dissolvons des horreurs


trop vastes pour un seul corps.


Nos vies sont des paliers.


Des terrasses de décompression


où quelque chose de plus grand


reprend souffle.


L’humanité ne chute pas.


Elle remonte,


fragment par fragment,


comme une épave rendue par la marée.


Et lorsque la réunification advient,


je ne l’ai qu’entrevue,


le jeu ne s’achève pas.


Il change de ciel.


Tu redeviens le Dieu


dont tu n’étais qu’une cellule brûlante,


pour découvrir, nu, émerveillé,


que ce Dieu lui-même


palpite dans un autre.


Coquille après coquille.


Chant après chant.


Dans des densités de joie


sans nom.


Ce que tu fais ici, maintenant,


ce n’est pas réussir ta vie.


C’est rappeler l’Origine


à travers ta chair.


Tu te souviens.


Et à travers toi,


quelque chose d’ancien,


de salé,


de profondément fatigué


dépose enfin son sac


au seuil de la maison.





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